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    Le bon vieux temps

      

    "Ah! Si on pouvait revenir au bon vieux temps!" disent les uns. La mémoire est sélective et ne nous fait conserver du passé que les meilleurs souvenirs. Ainsi, le vieux temps est forcément bon. On n'a jamais vu personne se référer à un quelconque "mauvais vieux temps"...

    Mais parfois, le temps est seulement bon. En perdant son vieux, il ne rajeunit pas pour autant, et continue de ruminer les valeurs forcément extraordinaires des instants révolus. Il lui arrive de devenir mauvais, ce qui lui fait perdre le sens de l'orientation temporelle pour le rabaisser à celui d'indicateur météorologique.

    Il peut même se suffire à lui-même sans autre artifice que sa propre vanité: "il est temps"... Cet état peut d'ailleurs n'être qu'éphémère et aboutir à cette navrante constatation: "il était temps!". Il faut ensuite répondre à cette question cruciale: qui a donc bien pu tuer le temps? Et à ceux qui auraient bien aimé s'aménager un certain temps, on peut demander si un temps mort peut se meubler.

    Un bon médecin saura remonter le temps après qu'on lui ait demandé de le prendre. Quand il s'éveille, il a changé et décide de faire son oeuvre, solitaire et méconnu. Il se fait beau car il déteste être sale. Puis il s'accorde lui-même, se dédouble et s'acoquine avec les trois mouvements. Il peut enfin jouer sa marche et assagir les passions. Et comme en s'écoulant, il se perd, il s'en va à tire d'aile rejoindre le bon vieux du début, qui s'est arrêté ici...

      

    Photo: Harold Lloyd dans Monte là-dessus (1923)

    Texte écrit le 26/01/12 sur mon autre blog; opération "rapatriement!"

     


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    Les jours se suivent et se ressemblent. Rien ne dépasse, tout s'emboîte à la perfection au millimètre près, au point qu'on en perd le fil. Quel jour est-on? Qu'a-t-on fait hier ou la semaine dernière? Les souvenirs proches se mêlent les uns aux autres dans un brouillard tenace, la visibilité de ces non évènements est engluée sur le tapis roulant des habitudes.

    Et voilà qu'on rajoute une assiette sur la pile, tout en haut. Encore la même, toujours la même, une de plus. L'édifice n'est même pas branlant, puisqu'on l'ajuste au petit poil sur la précédente. On a pris le pied à coulisse électronique pour la poser là, il ne faut surtout pas qu'elle se fasse remarquer. Elle est semblable à toutes les autres, elles sont issues du même sempiternel service de grand-mère qu'on aimerait bien envoyer balader. Mais non: on se retient, on évoque les souvenirs du bon vieux temps, le respect des anciens et tout le toutim.

    N'empêche qu'on lorgne de l'autre côté du chemin, par delà les ornières infranchissables du changement. On se prend à rêver d'un service dépareillé, un peu fou, et même d'assiettes ébréchées. On se construit mentalement une tour de Babel toute de guingois, avec une chevelure hirsute et des auréoles sous les bras. Une pile qui pourrait se casser la gueule à tout moment et qu'on redresse in extremis à la force du poignet. Une pile qui a du sens, du vécu, des tâches et des fêlures. Mais qui vit, tout simplement...

    (Texte du 24/01/12 et rapatrié de mon autre blog).

    Photo: Tracy Kendall, wallpaper.


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    Ecrire...

     

    Ecrire, c'est donner à voir quelque chose. Du rêve, du rire, de la nostalgie, de l'évasion, et tant d'autres choses... C'est sortir de ses tripes un bout d'histoire qui a du sens pour soi et qui va peut-être faire mouche chez d'autres. J'aime bien ça, écrire, mais j'ai un problème. Un gros. Celui du lecteur-cible, ce concept mi-homme, mi-PowerPoint que j'ai bien du mal à cerner.

    Quand j'écris, je ne me pose jamais la question de qui pourra bien me lire. Je suis donc affreusement égoïste. C'est d'ailleurs un constat qu'il faut aborder la tête froide, sous peine de culpabilisation en cascade... Bon, je dis ça, mais le regard de mes proches m'est quand même vital, ainsi que celui de mes amis intimes avec qui j'ose partager mes premiers jets.

    Alors voilà, j'écris un texte plus ou moins long, je le livre en pâture à mon premier cercle, et j'attends. Et immanquablement, le verdict tombe comme un couperet: "Tu écris pour qui, là? Pour les enfants ou pour les adultes?". Il faut donc croire que je suis un écrivain immature, et je pense que j'aime ça. J'assume le fait d'écrire des contes pour enfants qui ne plaisent qu'aux adultes. Je dois dire cela plutôt "qu'écrire des contes pour adultes". A quoi penseriez-vous immédiatement, dans ce cas? Certainement à une sordide histoire à deux crans en dessous de la ceinture, non?

    Je continue donc à écrire comme cela vient, sans me coller la pression de ce fameux lectorat-cible qui sonne comme une injure guerrière à mes oreilles de rêveuse qui aime rire et faire sourire. Tant pis, je ne serai jamais riche de mes droits d'auteur. Je me contenterai d'une toute autre rétribution: celle des quelques lecteurs conquis qui viendront papoter avec moi et me dire que mes mots les ont pris pour cible...

     

    Photo: Celeen. Une visiteuse de manuscrit...


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    La voix des lendemains

     

    Certains les entendent chanter, d'autres n'y voient qu'une défaite. Une sale défaite, même. Du genre qu'on a pas envie de revivre un jour, quitte à prendre la fameuse pilule. Et puis il y a ceux qui, pleins d'espoir, se la jouent cigale en n'y pensant pas le moins du monde, et qui s'en préparent de difficiles, la fameuse tristesse en bandoulière.

    Un lendemain, pourtant, ce n'est ni bon ni mauvais. C'est juste le présent d'un jour futur, aujourd'hui, même, au moment où je pose ces mots sur l'écran. Nous y sommes rendus, à ce lendemain chargé de tous les sens, même les plus fous. Entendons-nous le son de sa voix, ou sommes-nous déjà assourdis par la cacophonie des réactions en chaîne?

    Là, malgré tout, se faufile un petit zest, un petit filet de rien du tout, qui parle de tolérance, de fraternité, d'esprit laïc et républicain, une minuscule bouffée de soulagement qui ose à peine se montrer parce qu'elle n'a pas encore pris confiance en ses cordes vocales et qu'elle risque un claquage à tout moment. Elle ne veut pas être déjà aphone, cette liberté nouvelle, cette petite flamme incertaine qui se méfie encore un peu de tous. Elle ne demande qu'à être nourrie, cajolée, comprise, pour enfin éclater au grand jour et pousser son chant de victoire...

     

    Photo: Fol espoir, Efelo Dream Factory.


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    Un jour, j'ai rencontré un château fort. Il avait des murailles hautes comme des séquoias et épaisses comme le cou d'un taureau de concours. Sur le chemin de ronde perdu dans les hauteurs, une triple rangée de gardes armés jusqu'aux dents allait et venait inlassablement. La relève arrivait sans un bruit, et tous glissaient comme les pantins articulés d'un ballet d'opérette jusqu'à leur nouvelle position. Leurs armures luisaient d'un éclat malsain toute la journée, et la nuit, éclairaient  les ombres d'une lueur sépulcrale.

    J'ai traversé le pont levis obligeamment abaissé pour moi, et me suis présentée devant la herse close. J'ai palabré un long moment avec le planton de service, en vain. Il avait reçu de sévères consignes, et aucun des mots de passe que j'aurais pu lui fournir n'aurait convenu. Tel était le mot d'ordre. J'ai pensé à m'énerver, mais cela n'aurait fait que renforcer le mécanisme implacable de rejet.

    J'aurais tant voulu entrer dans ce bunker pour la rencontrer. J'avais entendu ses pleurs irréels à travers mes songes. Ils avaient traversé l'éther et m'avaient bouleversée car jamais je n'aurais pensé qu'une telle détresse puisse exister en ce lieu. Ils appartenaient à cette toute petite fille qui grelottait au fond de son cachot humide, terrée au plus profond de cette forteresse inexpugnable qu'elle avait bâtie avec des forces de plus en plus maigres.

    Je voyais ses yeux en fermant les miens, des astres immenses qui lui mangeaient le visage comme la maladie qui lui grignotait le reste. De son pauvre corps qui s'en allait en lambeaux ne restait que la forme exquise de ses os dont les reliefs  étiraient sa peau translucide comme une tente, ultime rempart entre elle et le monde extérieur. Bientôt, elle s'évaporerait comme elle l'avait toujours souhaité, depuis ce jour où on lui avait fait comprendre qu'elle n'était rien d'autre qu'un fardeau de plus dans la vie des autres.

    J'ai cherché la clef qui ouvrirait le verrou principal, celui qui ferait sauter les autres en série, mais le trousseau était trop chargé, et quand j'ai enfin trouvé la bonne, il était trop tard, elle s'était évaporée hors de ma portée. Son regard m'a longtemps hantée, ces grands yeux gris bleu de chat effarouché que rien ne pouvait apprivoiser. A chaque fois que je croise un tel regard, je ne peux m'empêcher de penser à ce que je pourrais dire au garde en faction pour l'amadouer, lui qui persiste à me dire que tout va bien, que tout est sous contrôle. N'a-t-il donc pas d'oreilles pour entendre les cris déchirants de l'insondable détresse de sa maîtresse? Et toujours, encore, hélas, je trifouille dans mon trousseau sans arriver à rien...

     

    Photo: Efelo Dream Factory 


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