• Trop vite!

     

    Je suis née derrière un train. Oui, je sais, ça peut paraître bizarre, mais je n'y peux rien, c'est un fait. Au début, mes parents ont pris soin de moi. Mon berceau, solidement accroché au dernier wagon par deux câbles d'acier, était lesté de plomb pour faciliter l'adhérence aux rails. Je n'avais pas grand chose à faire, juste manger et sourire. Comme j'ai bien grandi, mon berceau a vite été trop étroit, et il m'a fallu apprendre à marcher. Le plus dur, au début, a été d'éviter de me gameller à cause des grosses traverses en bois. Le train n'allait heureusement pas très vite, et j'ai réussi assez rapidement et sans trop de casse à les enjamber d'un bond. Ma petite enfance s'est déroulée à ce rythme sautillant, et je ne savais pas encore que j'aurais dû en profiter davantage.

    Comment aurais-je pu deviner que le train accélèrerait au point que mes pieds ne touchent plus terre? Je devais avoir environ 15 ans quand cela s'est produit. La machine a bondi en avant comme un fauve affamé, et seule ma grande expérience en matière de sauts m'a évité la chute. Imaginez le tableau: mes genoux auraient été lacérés, brisés peut-être! Il m'a fallu progresser désormais sur le mode "bottes de sept lieues", par des enjambées fantastiques. Je n'avais pas le choix: lâcher prise aurait signé ma fin.

    Un jour, ce mode de poursuite n'a plus été possible. On m'a alors accroché des chaînes renforcées autour de la taille et des épaules, et on m'a installé un curieux sac dans le dos. J'ai compris ce que c'était quand le train a une nouvelle fois accéléré, et que j'ai décollé pour de bon. Des ailes! Je volais, soutenue en l'air par deux grandes voiles déployées derrière moi! J'ai aussi béni celui qui avait fabriqué des chaînes aussi solides. Elles étaient tendues à se rompre sous l'effort. Ma vie dépendait de leur fiabilité...

    L'avantage, de voler, c'est qu'en prenant de l'altitude, on a un autre point de vue. Après l'extase des premiers instants, je me suis vite aperçue que le train voyageait sur un circuit fermé, et qu'il tournait en rond. Il bouclait sa boucle en une journée, et la nuit n'y changeait rien: le paysage était désespérément le même jour après jour. Je me suis vite ennuyée, et j'ai commencé à me dire que mes chaînes étaient peut-être un peu trop solides. Certes, je volais comme l'oiseau, mais ma liberté n'était qu'illusoire.

    J'ai alors entrepris de les limer maillon par maillon. Au début, ce fut difficile, mais mes doigts se sont vite couverts de callosités et la suite fut plus aisée. Bientôt, je rompis ma première chaîne. Cela me déstabilisa un peu, mais je retrouvai bientôt un nouvel équilibre. Je continuai, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une. Déjà, je sentai que je devrais faire vite, car la tension était très élevée dans le métal. Le train accélérait de plus en plus, et bientôt, liberté rimerait avec mortalité... Je décidai que non, et coupai avec rage la dernière maille qui me raccrochait à lui.

    Je me suis envolée pour une dernière fois. L'aterrissage a été rude, certes, mais quand je me suis relevée après avoir compté mes abattis, je me suis sentie légère. Autour de moi, le train continuait sa course folle, ignorant de ma désertion. J'ai eu une pensée pour ses voyageurs, ma famille, mes amis, puis j'ai regardé la voie ferrée dans l'autre sens pour la toute première fois. Ce voyage-là fut sans doute le plus court de ma vie. J'ai enjambé un rail, puis l'autre. Et je me suis soudain retrouvée en dehors du cercle, au bord d'un monde qui me restait à explorer...


  • Commentaires

    1
    Vendredi 11 Janvier 2013 à 21:20

    Bravo ! j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte.

    Et excellent dessin... les rails qui font pont...

    2
    Samedi 12 Janvier 2013 à 12:53

    ça ne vaut pas tes aquarelles, mais merci pour le compliment!

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