"Bonjour! Comment ça va?"
Phrase anodine, automatique, délivrée en hâte et sans âme du bout des lèvres à toute personne rencontrée le matin. A la maison, à l'école, au travail, dans la rue, à la caisse... Enfin, pas toujours. On demande rarement à une hôtesse de caisse comment elle va, ou à une secrétaire de bureau. Et puis, dans la rue, ce serait presque bizarre de demander à l'inconnu que l'on croise comment il va. On nous regarderait de travers, des fois qu'on aurait pété un cable au passage. Dans notre société formalisée, on ne s'enquiert jamais de ce que l'autre représente vraiment. On se cantonne à cette superficialité de bon aloi, et on attend toujours la même réponse.
"Oui, ça va!"
Et là, tout le monde est content. Celui qui a posé la question se rengorge, il a fait sa part du boulot, il est passé pour un être d'une exquise politesse, à la limite de l'empathie. Celui qui a répondu aussi, même s'il a menti. On peut passer à autre chose, on a franchi le cap des mondanités. On ravale ce "Non, ça ne va pas, en fait!" qui brûle la langue et qui ne récolterait qu'un soupir excédé, même imperceptible, un battement de paupières en trop sur un visage lisse. Trop lisse.
"Non, ça ne va pas du tout".
On en crève, de ne pas le dire, et ça enfle à l'intérieur, ça gonfle tellement qu'on aurait envie de voir tout ça péter à la gueule du poseur de question. Une explosion nucléaire, même, le genre qui dévaste tout, qui arrache la bienséance à son socle immobile, la projette en l'air bien haut pour qu'elle ait une vue d'ensemble du problème. Et qui la fait retomber et s'écraser au sol en éclatant en plein de petits morceaux. Comme du verre. Va marcher dessus, après. Repose ta question, que je te raconte comment je vais. Ce sera douloureux au début, juste un peu, mais tu verras, on s'habitue. J'en sais quelque chose.
"Et toi, comment vas-tu?"
Photo: Faces of madness. The day Petshop died. Efelo Dream factory